Global warning

La banquise capitule par pans gigantesques dans les eaux des océans alanguis, les parois des cimes alpestres se fissurent, les glaciers agonisent…

Nous entrevoyons avec effroi le jour où nous devrons nous ruer, comme vers le minerai le plus précieux, non pas vers l’or, mais vers la neige merveilleuse dont nos Noëls synthétiques seront désespérément exilés.

Comme pour ajouter à la torture que nous inflige la simple observation de la planète fébrile, l’on fait circuler sur la Toile une animation de la Nasa qui montre en accéléré l’invasion mondiale de l’étouffoir qui nous guette.

Ce feu-là, qui conspire et qui monte, ce n’est pas un Justicier transcendant qui nous y jette : c’est nous, pauvres diables, qui l’avons mis. À tout le moins nous en sommes-nous faits les complices. Il y a un demi-siècle, encore hantés par le champignon exterminateur de Hiroshima, c’est du feu nucléaire que nous entretenions nos épouvantes : il dépendait (et il dépend toujours) de décisions personnelles qu’il s’allume, tandis que le feu que nous apercevons aujourd’hui comme notre fin dernière échappe déjà dangereusement à nos stratégies d’extinction. Les humeurs sécrétées par l’ère industrielle ont atteint désormais une masse et une efficacité suffisantes pour que l’homme se découvre, ahuri, comme ce cinquième élément du monde, capable de déconcerter le jeu – l’harmonie – des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables : l’homme, cette « quintessence », réalise sa faculté de conduire l’univers au chaos ; le conquérant, grisé par l’encens des thuriféraires qui lui prêtaient des attributs de monarque définitif, commence de concevoir que son épopée désinvolte puisse se réduire à un simple épisode dont des sédiments sans âge et sans âme conserveront à peine les fossiles.

Tout milieu qui s’échauffe devient instable : il semble que l’homme lui-même, perdant son ancestrale gravité, participe désormais partout de la turbulence cyclonique, dans ses excès de viveur comme dans l’affolement qui bientôt leur succède. Que si le Titanic de la civilisation doit se précipiter sur le dernier iceberg que laissera dériver le grand dégel, il faut au moins que l’homme, son capitaine, garde la tête froide : c’est le reste de dignité, le dernier point d’honneur que l’on attend de lui. Car la panique ne saurait se faire passer pour l’action, ni la culture de la panique pour l’exercice des responsabilités.

Source : https://www.revue-etudes.com/article/inferno-19521